window.dataLayer = window.dataLayer || []; function gtag(){dataLayer.push(arguments);} gtag('js', new Date()); gtag('config', 'G-G54KGC74HV');

L’intégrité numérique : de la nécessité de protéger plus efficacement les droits fondamentaux à l’ère des plateformes en ligne

2025-05-26T17:44:32+02:00

L’intégrité numérique fait peu à peu son chemin dans le débat juridique contemporain. Si elle n’est pas encore consacrée comme un droit fondamental à l’échelle internationale, elle s’impose comme une nécessité dans un monde où notre vie en ligne est devenue indissociable de notre existence physique. Nos données, notre réputation numérique, nos interactions sur les réseaux sociaux forment une extension de nous-mêmes, et les atteintes que nous subissons en ligne peuvent avoir des répercussions bien réelles sur notre bien-être, notre dignité ou nos perspectives professionnelles.

Deux grandes conceptions s’opposent aujourd’hui : pour certains, il suffit d’étendre les droits existants – comme le droit à la vie privée, l’honneur ou la réputation – à l’espace numérique. Pour d’autres, le monde en ligne possède des caractéristiques propres qui justifient une protection juridique spécifique. L’espace numérique ne se contente pas de reproduire le monde physique : il fonctionne selon ses propres dynamiques, ses propres logiques, avec des enjeux inédits liés à l’identité, à la traçabilité des comportements, à la viralité de l’information ou à la centralisation du pouvoir entre les mains de quelques grandes plateformes. Cette deuxième approche me paraît la plus convaincante, car le risque d’atteinte dans l’espace numérique est suffisamment important pour justifier la création d’un droit à l’intégrité numérique.

Dans cette perspective, l’intégrité numérique ne signifie pas pour autant que nos avatars numériques ou profils en ligne devraient bénéficier de droits propres. Ce sont les individus, bien réels, qui doivent être protégés, car ce sont eux qui subissent les conséquences des atteintes en ligne. Il ne s’agit donc pas de créer des droits pour des entités virtuelles, mais d’adapter la protection des droits fondamentaux aux enjeux du numérique.

Cette réflexion s’inscrit dans un débat plus large sur l’opportunité de légiférer pour encadrer le développement de nouvelles technologies ou de nouveaux secteurs économiques. En réalité, la réponse à cette question dépend du domaine juridique concerné. Dans certains cas, une interprétation évolutive des normes suffit. C’est le cas, par exemple, des règles du droit civil sur la protection de la personnalité. Dans d’autres domaines, notamment le droit pénal, une adaptation législative est nécessaire pour répondre aux défis spécifiques de l’espace numérique. Un colloque organisé à l’Université de Neuchâtel en 2020 a permis de faire le point sur ces enjeux, et a donné lieu à la publication d’un ouvrage collectif intitulé Le droit à l’intégrité numérique : Réelle innovation ou simple évolution du droit ? (Florence Guillaume et Pascal Mahon [édit.], Helbing Lichtenhahn, Bâle/Neuchâtel 2021). Ces recherches ont mis en évidence l’hétérogénéité des situations juridiques et la nécessité d’une approche nuancée.

La Suisse illustre bien cette dynamique. Si une loi fédérale spécifique sur l’intégrité numérique n’est pas à l’ordre du jour, plusieurs cantons ont déjà franchi le pas en inscrivant ce droit dans leurs constitutions (Genève [depuis 2023] et Neuchâtel [depuis 2024]). Ce mouvement pourrait, à terme, favoriser une reconnaissance nationale, voire internationale, de l’intégrité numérique comme droit fondamental. La signature par la Suisse, le 27 mars 2025, de la Convention du Conseil de l’Europe sur l’intelligence artificielle et les droits de l’homme constitue une avancée majeure vers la reconnaissance de la nécessité d’adapter les droits fondamentaux aux nouvelles réalités technologiques. A cette occasion, la Suisse a clairement affirmé « son engagement en faveur d’une utilisation des technologies de l’IA à la fois responsable et conforme aux droits fondamentaux » (DETEC, Communiqué de presse du 26.03.2025).

La reconnaissance d’un droit fondamental à l’intégrité numérique est importante notamment dans l’environnement des grandes plateformes en ligne. Des acteurs majeurs tels que Google, Instagram ou X (anciennement Twitter) exercent aujourd’hui une influence considérable sur nos vies. Reconnaître l’intégrité numérique comme un droit fondamental, à l’instar de la dignité humaine ou la vie privée, reviendrait à exiger de ces acteurs qu’ils respectent ce droit de façon universelle, indépendamment de leur origine ou de leur modèle d’affaires. A la différence des réglementations sectorielles – par exemple, celles visant les grandes plateformes en ligne – ou technologiques, comme celles encadrant l’intelligence artificielle, l’intégrité numérique ne dépend ni du type de technologie ni du service concerné. Une telle reconnaissance permettrait ainsi d’assurer une protection inconditionnelle des individus dans l’espace numérique, au-delà des logiques sectorielles ou technologiques.

En fin de compte, l’objectif est clair : faire en sorte que nos droits fondamentaux ne s’arrêtent pas aux portes du numérique. A l’heure où les frontières entre le réel et le virtuel s’estompent, il est temps d’adapter notre droit à cette nouvelle réalité – non pas en créant des fictions juridiques pour nos identités numériques, mais en affirmant, avec force, que chaque personne mérite une protection pleine et entière, quel que soit l’espace dans lequel elle évolue.

Proposition de citation : Guillaume Florence, L’intégrité numérique : de la nécessité de protéger plus efficacement les droits fondamentaux à l’ère des plateformes en ligne, Blog du LexTech Institute, 30.04.2025

Voir aussi : Guillaume Florence/Riva Sven, Le droit à l’intégrité numérique en tant que bouclier contre l’hégémonie des GAFAM, Blog du LexTech Institute, 20.01.2021

Digital Integrity: The Need to Better Protect Fundamental Rights in the Age of Online Platforms

2025-05-26T17:43:06+02:00

Digital integrity is gradually finding its place in contemporary legal debates. Although it has not yet been recognized as a fundamental right at the international level, it is becoming a necessity in a world where our online lives are inseparable from our physical existence. Our data, our digital reputation, and our interactions on social media are extensions of ourselves, and the harms we suffer online can have real consequences on our well-being, dignity, or professional prospects.

Two main perspectives currently compete: For some, it is sufficient to extend existing rights – such as the right to privacy, honor, or reputation – to the digital realm. For others, the online world has its own specific characteristics that justify a dedicated legal protection. The digital space does not merely replicate the physical world; it operates according to its own dynamics and logic, with unprecedented issues related to identity, behavioral traceability, information virality, and the concentration of power in the hands of a few major platforms. This second view is, in my opinion, more convincing, as the risk of harm in the digital space is significant enough to warrant the creation of a right to digital integrity.

From this perspective, digital integrity does not imply that our digital avatars or online profiles should enjoy rights of their own. It is the real individuals who must be protected, as they are the ones who suffer the consequences of online harm. It is not a matter of creating rights for virtual entities, but rather of adapting the protection of fundamental rights to the challenges of the digital age.

This reflection is part of a broader debate on whether it is appropriate to legislate in order to regulate the development of new technologies or economic sectors. In reality, the answer depends on the legal domain concerned. In some cases, an evolving interpretation of existing norms is sufficient. This is true, for example, in civil law rules concerning the protection of personality. In other fields, such as criminal law, legislative adaptation is necessary to meet the specific challenges of the digital space. A conference held at the University of Neuchâtel in 2020 examined these issues and led to the publication of a collective volume titled Le droit à l’intégrité numérique : Réelle innovation ou simple évolution du droit ? (Florence Guillaume and Pascal Mahon [eds.], Helbing Lichtenhahn, Basel/Neuchâtel 2021). These studies highlighted the heterogeneity of legal situations and the need for a nuanced approach.

Switzerland illustrates this dynamic well. While a specific federal law on digital integrity is not currently on the agenda, several cantons have already taken the step of enshrining this right in their constitutions (Geneva since 2023 and Neuchâtel since 2024). This movement could eventually lead to national, or even international, recognition of digital integrity as a fundamental right. Switzerland’s signing, on March 27, 2025, of the Council of Europe Convention on Artificial Intelligence and Human Rights marks a major step toward recognizing the need to adapt fundamental rights to new technological realities. On this occasion, Switzerland clearly affirmed “its commitment to the responsible use of AI technologies in accordance with fundamental rights” (DETEC, Press Release of 26.03.2025).

Recognizing a fundamental right to digital integrity is particularly important in the environment of major online platforms. Key players such as Google, Instagram, or X (formerly Twitter) now wield significant influence over our lives. Recognizing digital integrity as a fundamental right – on par with human dignity or privacy – would mean requiring these actors to respect this right universally, regardless of their origin or business model. Unlike sector-specific regulations (e.g., those targeting major online platforms) or technological frameworks (e.g., those governing AI), digital integrity does not depend on the type of technology or service involved. Such recognition would ensure the unconditional protection of individuals in the digital space, beyond sectoral or technological logics.

Ultimately, the goal is clear: to ensure that our fundamental rights do not stop at the digital threshold. As the boundaries between the real and the virtual continue to blur, it is time to adapt our legal framework to this new reality – not by creating legal fictions for our digital identities, but by firmly affirming that every individual deserves full and complete protection, no matter the space in which they exist.

Suggested citation:
Florence Guillaume, Digital Integrity: The Need to Better Protect Fundamental Rights in the Age of Online Platforms, Blog of the LexTech Institute, 30 April 2025

On the same topic, read also:
Florence Guillaume and Sven Riva, The Right to Digital Integrity as a Shield Against the Hegemony of Big Tech, Blog of the LexTech Institute, 20 january 2021.

Aller en haut