La vénalité y est grande et la vérité y a peu de poids.

Cette phrase concerne le monde analogique, dans lequel nous vivons. Elle ne s’applique pas au monde numérique. Celui-ci est un monde constitué seulement de données binaires, c’est-à-dire d’ensembles d’unités d’information appelés bits. Les données binaires constituent le monde numérique. Elles ne sont ni vraies ni fausses et la notion de valeur n’y existe pas, comme aucune autre notion, d’ailleurs.

A cheval entre le monde analogique et le monde numérique, les systèmes informatiques, artefacts sociotechniques matériels, captent des signaux dans le monde analogique, créent des données qu’ils injectent dans le monde numérique, en échangent entre eux, exécutent des traitements sur des données, ou restituent des données au monde analogique à travers des dispositifs qui convertissent ces dernières en information.

Tout comme un bâtiment constitue une enveloppe séparant le monde de l’intérieur et le monde de l’extérieur, les systèmes informatiques fournissent les interfaces entre les mondes analogique et numérique. Un bâtiment délimite une partie du monde intérieur qu’il configure en espaces abrités dans lesquels les gens peuvent se reposer, se restaurer, cuisiner, travailler, ou dissimuler leurs valeurs au regard des autres. Le bâtiment repousse à l’extérieur les éléments naturels et fournit des interfaces bien adaptées aux échanges entre les deux mondes. De l’intérieur, on peut souhaiter sortir, et à l’extérieur, on peut rêver d’un intérieur chaud et sec. Mais, si on peut passer d’un monde à l’autre, on ne peut pas être dans les deux en même temps.

Le monde intérieur est fragmenté : certains espaces intérieurs ne peuvent être reliés l’un à l’autre qu’en passant par l’extérieur. Le monde extérieur est connexe : nonobstant les frontières et autres obstacles artificiels, il est toujours possible de rallier deux points du monde extérieur sans passer par le monde intérieur. Le monde extérieur est vaste. Les dangers qui le peuplaient autrefois et qui ont inscrit l’instinct de survie dans le génome de nos ancêtres n’existent plus pour la plupart. Malgré tout, nous lui préférons souvent le confort mental des espaces confinés : l’intérieur inspire des formes d’action et d’interaction différentes de celles du monde extérieur. C’est dans les intérieurs que la diplomatie cherche des ouvertures pour résoudre les antagonismes. La conception des bâtiments suit certaines règles d’architecture qui sous-tendent l’organisation des actions et des interactions dans le monde intérieur. Les accès y sont aménagés pour faciliter les mouvements, canaliser les personnes vers leur destination et répondre à des besoins individuels ou collectifs. Les interactions dans l’espace intérieur sont en partie régies, ou gouvernées, par des principes techniques issus du domaine de l’architecture.

Dans le monde analogique, des acteurs opèrent des systèmes informatiques qui accumulent des données et stockent des actifs numériques… car les données, leur accès et leur contrôle, peuvent avoir de la valeur dans le monde analogique. Ces systèmes peuvent susciter des convoitises ou attiser la critique. Il faut donc les protéger. Termes analogiques. Mais cela ne concerne pas une grande partie du monde numérique : nos propres données, celles qui nous concernent et avec lesquelles nous interagissons quotidiennement, trouvent leur plus grande valeur à nos propres yeux. D’en faire nous-mêmes ce qu’il nous paraît le plus utile devrait être possible sans entrave. Comme patient, je peux avoir un intérêt à demander à un laboratoire d’envoyer les résultats d’une analyse que m’aura prescrite mon médecin de famille à un autre spécialiste. Dans le monde analogique suisse, cette simple requête serait difficile à satisfaire. Dans le monde numérique, ce serait d’une extrême simplicité, car le monde numérique est connexe : il est toujours possible d’y relier deux ensembles de données sans passer par le monde analogique.

Peut-on créer dans le monde numérique des espaces où des intérêts communs puissent se révéler ? Quels principes techniques de conception des systèmes informatiques pourraient faciliter l’accès et la régulation de ces espaces ? Selon quelles règles ces systèmes pourraient-ils être construits afin que les utilisateurs analogiques du monde numérique puissent s’y mouvoir librement et sereinement ?

Nous appellerons ces principes les principes techniques d’une gouvernance des données.

Auteur(s) de cette contribution :

Page Web | Autres publications

Professeur à l'Institut d'informatique de l'Université de Neuchâtel. Recherche axée sur la conception et le développement de systèmes d'information, la gestion de l'innovation en tant que ressource stratégique, le rôle de l'échelle et de la complexité dans la stratégie d'innovation, les architectures de systèmes complexes, le transfert technologique transdisciplinaire, les systèmes d'information pour la gestion de la biodiversité, l'agronomie et la gestion durable des aliments, de l'eau et de l'énergie.