En juillet 2013, le hashtag #BlackLivesMatter fait son apparition sur Twitter après l’acquittement d’un policier blanc dans la mort par balle d’un adolescent afro américain. Ce hashtag entraîne la publication sur les réseaux de nombreux témoignages liés aux violences policières envers les personnes Noires. Sous cette bannière, un mouvement social et politique au rayonnement international voit le jour. De même, le mouvement #MeToo, né sur Myspace en 2006, réapparaît sur le devant de la scène dix ans plus tard, libérant ainsi la parole de femmes ayant subi des agressions sexuelles. Et ceci toujours sur le Web.

Le point commun entre ces deux mouvements est qu’ils ont été générés à travers leurs propres canaux virtuels, pour accéder à l’espace public à leur manière, afin de s’exprimer selon leurs propres mots.

Que nous révèle ce nouveau processus d’expression quant à la place des médias aujourd’hui ? Les réseaux sociaux tendent-ils à supplanter la presse traditionnelle dans le débat public ?

Les journalistes sont supposés, en tant que garants de la liberté d’expression, assurer la circulation de l’information et créer un espace de délibération démocratique. Ils rapportent l’actualité en relayant à la population des problématiques régionales, nationales et internationales. Ils s’occupent de trier et de hiérarchiser les nouvelles qu’ils jugent suffisamment importantes pour leur lectorat, leurs téléspectateurs ou leurs auditeurs. Ils exercent ainsi un contrôle sur l’agenda médiatique. Les professionnels de l’information ont également la tâche d’assurer un espace de discussion entre les politiques, les scientifiques et la société civile. Ainsi, l’espace public permettant le débat démocratique se construit par les journalistes et avec les journalistes, puisque c’est moyennant leur travail que l’information et le débat politique existent.

L’équilibre entre les médias et le débat politique a été radicalement bousculé par l’émergence et la popularisation d’Internet. L’essor du Net et plus particulièrement celui du Web 2.0, qui en a développé l’aspect interactif, ont contribué à élargir l’espace public (Dominique CARDON, Culture numérique, Paris 2019, p. 142). En effet, la fin des années nonante a vu apparaître les premiers blogs personnels démocratisant l’interactivité entre les internautes (Marlène FRAYSSE, La promotion de l’opinion individuelle : les blogs, in : Philippe Ségur/Sarah Périé-Frey (édit.), L’Internet et la démocratie numérique, Perpignan 2016, p. 37). De plus, l’apparition de Facebook et Twitter, intervenue dans les années deux-mille, a dans ce même élan participatif concouru à modifier le mode de diffusion des opinions puisque ces plateformes permettent à chacun de prendre la parole et cela sans avoir à soumettre ses propos aux filtres des journalistes (CARDON, p. 143). Par la création d’un nouvel outil d’expression, Internet accorde aux individus une nouvelle place dans la discussion publique.

En effet, la Toile rend possible la mise en avant de nouvelles problématiques sociales et cela indépendamment de l’impulsion première des modérateurs. En accordant un espace de discussion et d’organisation aux internautes, les réseaux sociaux ont participé à la mise en place de mouvements citoyens qui les utilisent pour rendre leurs revendications visibles (Cardon, p. 243). L’intensité de tels mouvements ne dépend plus seulement de l’importance que les commentateurs leur accordent mais de leur notoriété sur les plateformes de partage. De même, Internet permet à ces mouvements de se définir selon leurs propres termes, leur propre vocabulaire, mais aussi de véhiculer leur propre image en sélectionnant les publications qu’ils diffusent. A ce titre, les mouvements qui trouvent leurs sources sur le Web s’affranchissent des médias traditionnels. En effet, Internet en tant qu’espace de communication et d’organisation puis en tant que nouvel espace d’expression leur permet de trouver un écho dans le débat public, sans passer par les canaux traditionnels. Cette prise de parole se fait également sans « filtre », ce qui ouvre la porte à toutes sortes d’excès (fake news, théories complotistes ou conspirationnistes, etc.).

Certes, la position privilégiée des journalistes est ébranlée par les réseaux sociaux. Néanmoins, on ne peut encore affirmer que les mouvements populaires se passeront désormais des médias. Effectivement, la presse, la radio ou encore la télévision restent des outils essentiels pour diffuser un message auprès du plus grand nombre et influencer l’opinion publique. De plus, passer par les médias reste une étape nécessaire pour s’ancrer dans le débat au sens large et toucher les puissances politiques. A ce titre, la popularité sur Internet représente davantage un tremplin qu’une finalité en soi.

Cela dit, le fait que ces mobilisations passent par les médias sociaux pour s’exprimer ne démontre-t-il pas une scission entre le quatrième pouvoir et le peuple ? En effet, en passant par les réseaux pour faire entendre leur voix, s’affirmer, ces mouvements ne constatent-ils pas l’échec des commentateurs à représenter dans leurs médias les différentes réalités de notre société ? On peut dès lors se demander si les journalistes n’ont pas eux-mêmes créé cette méfiance ambiante qui existe aujourd’hui vis-à-vis de leur fonction. N’ayant plus le premier rôle dans les dénonciations sociales, ils deviennent passifs puisqu’ils attendent que les contestations se fassent sur la Toile et prennent une certaine dimension pour les relayer ensuite et souvent sans esprit critique. Ne gagneraient-ils pas à reprendre leur rôle premier d’instigateur de l’information ?

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