Les sexualités sont des pratiques étudiées depuis longtemps, mais leurs caractères calculatoires est un sujet anti-sexy par excellence. Pourtant, la manière dont les actrices et acteurs du champ de la sexualité se coordonnent, concluent des accords et les mettent en œuvre est un sujet structurant de nos sociétés. L’avènement du numérique apparaît alors comme un coup de sac reposant les questions fondamentales de ce qui construit nos sexualités. En effet, le numérique ouvre non seulement le champ des possibles en termes de pratiques sexuelles, mais semble également redéfinir en profondeur les transactions sexuelles que nous connaissons.

La relation monnaie-sexualité se dessine comme un binôme lourdement chargé de jugements moraux. Le travail du sexe est en ce sens souvent associé à une activité soit vénale si elle est volontaire, soit asservissante si elle est subie. Toutefois, une chercheuse italienne a élargi le schéma de pensée. Les travaux de Paola Tabet (1998 ; 2004 ; 2018) montrent que le lien entre sexualité et échange économique est beaucoup plus large et peut être compris sur un continuum économico-sexuel. En effet, Tabet convoque l’archétype opposé de la sexualité féminine tarifée : celui de la sexualité conjugale féminine. Cette dernière peut aussi, au même titre que les autres, être comprise comme un service contre un paiement dont la nature et la valeur varient (sécurité matérielle, statut social, paix du ménage, etc.). Les prestations sexuelles féminines donneraient donc largement lieu à une contrepartie économique dans l’ensemble des rapports entre les sexes. Ces modalités relèvent de dimensions relationnelles et calculatoires interindividuelles, mais également de dimensions institutionnelles plus larges, régimes matrimoniaux, lois sur le commerce, lois sur l’égalité, etc.

D’un point de vue territorial, les espaces publics sont vus comme des espaces de production marchands, alors que les espaces privés sont eux définis comme des espaces de reproduction domestiques. Sur cette base, la sexualité se positionne à califourchon : relevant dans son essence de la sphère de reproduction domestique, elle entre dans la sphère de production publique quand elle donne lieu à un échange monétaire direct. De ce fait, les espaces publics dédiés aux sexualités tarifées se voient étroitement règlementés et stigmatisés, alors que les espaces privés abritant de la sexualité s’éclipsent des regards et des jugements sociaux. Les stigmates se concrétisent donc non seulement sur les dimensions monétaires de la sexualité, mais également sur sa dimension publique.

Que change la numérisation ?

D’une part, les nouvelles pratiques en ligne viennent remettre en question ces logiques territoriales. Le livecam en est un bel exemple. Ce show érotico-pornographique numérique proposé via une webcam met en évidence la possibilité de connexion d’espaces privés éloignés, sans aucune mobilité, permettant ainsi l’évitement des espaces publics dédiés, ainsi que les stigmates qui leurs sont associés. Les nouveaux espaces numériques créés par et pour ce nouveau type de pratiques permettent aux actrices et acteurs d’éviter les jugements d’ordre moral directement en lien avec leurs espaces de vie quotidiens. Le livecam permet – du côté de la clientèle – à tout un chacun·e d’accéder aux contenus en ligne depuis un espace privé via un ordinateur personnel. Ceci limite le risque d’être moralement jugé pour de la consommation de prestations sexuelles tarifées, par exemple dans une rue dédiée. Du côté des prestataires, le livecam permet d’échapper aux jugements moraux de l’espace public concret par le choix des espaces de diffusion. Si ces canaux numériques préservent partiellement des stigmates moraux, ils ne garantissent pas d’en être exempt ni de rester anonyme, dès lors que les traces numériques sont durables et difficiles à dissimuler.

D’autre part, ce cas d’étude permet de démontrer non seulement que des espaces privés concrets abritent une part de monde marchand, mais aussi que ces prestations relèvent d’activités pouvant être qualifiées de domestiques. En effet, les performers de livecam réalisent leur prestation au sein d’un espace privé concret – dans un studio privé dédié ou à domicile – faisant ainsi entrer le monde marchand au sein de l’espace privé, tout en produisant un service domestique relevant de la sexualité. Ceci permet alors de démontrer que les nouvelles pratiques, liées à l’avènement du numérique, rebattent certaines cartes sociales tant au niveau des institutions que des définitions traditionnelles des différents types d’espaces.

Finalement, si les espaces publics revêtent des dimensions morales, ces dernières y sont (re)discutées. Les espaces numériques ne sont pas exclus de ces processus de (re)définition des valeurs qui structurent nos discours, nos pratiques et nos représentations. La boucle est bouclée et, au sein de celle-ci, les nouveaux espaces numériques posent des questions de définition centrales : Quel type d’espace numérique n’est pas public ? Quels autres cas démontrent une marchandisation de la sphère privée ? Quelles incidences les débats en ligne ont-ils sur les espaces concrets ? La gestion des données et des identités, ainsi que des exemples récents comme le #metoo sont révélateurs de cet état de transition que nous connaissons actuellement.

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PhD student in Economic Sociology, Institute of Sociology, Chair of Territorial Economy. Interested in digitization, spaces, territorial economy, livecam and commercial sexual services.