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Images générées par IA : création de l’esprit et caractère individuel en droit suisse

2025-06-04T10:34:51+02:00

Les générateurs « text to image » – DALL·E, Midjourney, Stable Diffusion ou le tout récent module intégré à GPT-4o – bouleversent la création visuelle à un rythme qui rappelle l’apparition de l’appareil photo ; les mêmes reproches de « procédé mécanique » qui furent autrefois adressés aux photographes refont surface aujourd’hui contre les artistes utilisateurs·trices d’IA (M. Kummer, Das urheberrechtlich schützbare Werk, Berne 1968, p. 207).

Pourtant, comme la photographie au XIXème siècle, ces outils s’inscrivent déjà dans des pratiques créatives où l’intervention humaine reste décisive.

Techniquement, les modèles texte-image reposent d’abord sur la constitution et la préparation de bases de données liant visuels et légendes. Ces données sont ensuite nettoyées – suppression de doublons, normalisation des métadonnées, élimination d’images illicites – puis liées à des descriptions textuelles permettant de les classifier. Pour réaliser cette étape, les modèles utilisent des encodeurs de texte et d’image (p.ex., CLIP d’OpenAI) qui traduisent les descriptions et pixels en vecteurs communs capables de capturer les relations sémantiques (H. Linde, So funktionieren Bild-Generatoren, 23.05.2023, https://www.golem.de/news/kuenstliche-intelligenz-so-funktionieren-ki-bildgeneratoren-2305-174436.html, consulté le 25.02.2025).

Image tirée de https://openai.com/index/clip/

Une fois les étapes préparatoires terminées, le modèle d’IA peut être entraîné. Les générateurs d’images modernes s’appuient sur des modèles de diffusion : ils ajoutent progressivement du bruit aux images d’entraînement, apprennent comment l’annuler, puis inversent ce processus pour créer de nouvelles images (Andrew, How does Stable Diffusion work?, 09.06.2024, https://stable-diffusion-art.com/how-stable-diffusion-work/, consulté le 25.02.2025).

En droit suisse, la protection des images produites par des modèles d’IA doit s’apprécier à la lumière des conditions légales posées par l’art. 2 al. 1 LDA [1] : la création de l’esprit, l’appartenance au domaine littéraire ou artistique et le caractère individuel.

La création de l’esprit suppose l’intervention d’une volonté humaine. L’œuvre doit ainsi être l’expression d’une manifestation de la pensée (ATF 130 III 168, JdT 2004 I 285 – Bob Marley). Le législateur précise que dès que la volonté humaine décide du résultat, par exemple dans le cas d’œuvres artistiques créées par ordinateur, il y a bien création de l’esprit, laquelle est protégée à condition qu’elle revête un caractère individuel (FF 1989 III 465, p. 507). De l’avis de la doctrine, l’on doit admettre que la condition de la création de l’esprit est remplie dès lors que l’auteur·e exerce une simple influence sur sa création (I. Cherpillod, L’objet du droit d’auteur, Lausanne 1985, p. ˚217).

À notre sens, la condition de la création de l’esprit est en principe remplie pour les images générées par des modèles d’IA. En effet, le lien entre l’utilisateur·trice et l’image générée est évident : c’est en raison des instructions données que le processus de génération s’enclenche et que l’image est produite. De surcroît, le lien entre l’utilisateur·trice et l’image générée se manifeste de différentes manières. D’une part, la formulation du prompt, même succincte, traduit certaines intentions, goûts et préférences artistiques, ce qui oriente déjà l’esthétique et la thématique de l’image. D’autre part, l’utilisateur·trice procède souvent par essais et ajustements successifs, recherchant un résultat conforme à sa vision. Par ailleurs, il ou elle sélectionne et retient, parmi les images générées, celle qui correspond le mieux à ses objectifs, avant d’y apporter, le cas échéant, des retouches ou de l’intégrer dans une œuvre plus large.

Ensuite, l’image générée par IA appartient sans contestation au domaine artistique, car elle mobilise formes, couleurs et composition visuelle.

Quant au caractère individuel, il s’apprécie objectivement. Conformément au principe de l’unicité statistique, l’œuvre doit être considérée comme individuelle si elle n’aurait pas pu être créée à l’identique par un ou une autre auteur·e, de manière indépendante (I. Cherpillod, Propriété intellectuelle, Précis de droit suisse, Bâle 2021, N 1065, p. 185-186). L’individualité s’oppose ainsi à la banalité ou au travail de routine et se distingue du tout-venant (ATF 130 III 714, consid. 2.3, JdT 2004 I 281).

Selon nous, le caractère individuel des images générées par des modèles d’IA ne peut être reconnu que si l’utilisateur·trice intervient activement dans le processus de création. À défaut, l’image produite par le modèle n’est qu’une réponse statistique, banale et potentiellement reproductible à l’identique par toute autre personne. Le degré d’implication humaine est donc déterminant. Le travail conceptuel de l’utilisateur·trice, s’il est suffisamment détaillé, permet d’orienter le modèle d’IA vers un résultat unique. En parallèle, les choix techniques – comme la sélection de la plateforme, le réglage des paramètres ou la post-production – jouent également un rôle central. C’est l’ensemble de ces décisions qui contribue à façonner une image véritablement singulière.

À cet égard, il y a lieu de s’inspirer de la jurisprudence relative à la photographie, où la protection d’une œuvre repose sur les décisions créatives du photographe. De la même manière, si l’utilisateur·trice d’un modèle d’IA prend des décisions comparables, nous estimons que le caractère individuel de l’image doit être reconnu.

Pour conclure, nous regrettons la prudence excessive de nombreux experts face à la protection des images générées par l’IA. À nos yeux, cette méfiance rappelle celle qui avait entouré l’arrivée de la photographie : l’usage d’un outil technique ne doit pas exclure la créativité humaine, mais peut au contraire en être le prolongement naturel.

Proposition de citation : Timothée Barghouth, Images générées par IA : création de l’esprit et caractère individuel en droit suisse, Blog du LexTech Institute, 4 juin 2025

[1] Loi fédérale sur le droit d’auteur et les droits voisins du 09.10.1992 (LDA; RS 231.1).

AI-Generated Images: Human Creativity and Individual Character under Swiss Law

2025-06-04T10:39:44+02:00

« Text-to-image » generators – DALL·E, Midjourney, Stable Diffusion, or the recent module integrated into GPT-4o – are revolutionizing visual creation at a pace reminiscent of the advent of photography. The same accusations of « mechanical process » once leveled at photographers are now resurfacing against artists using AI (M. Kummer, Das urheberrechtlich schützbare Werk, Bern 1968, p. 207).

Yet, like photography in the 19th century, these tools are already embedded in creative practices where human intervention remains decisive.

Technically, text-to-image models are first built by creating and preparing databases that link visuals to captions. These datasets are then cleaned – removing duplicates, standardizing metadata, eliminating illicit images – and linked to textual descriptions to allow classification. To perform this step, models use text and image encoders (such as OpenAI’s CLIP), which translate descriptions and pixels into shared vectors capable of capturing semantic relationships (H. Linde, So funktionieren Bild-Generatoren, 23.05.2023, https://www.golem.de/news/kuenstliche-intelligenz-so-funktionieren-ki-bildgeneratoren-2305-174436.html, accessed 25.02.2025).

Image taken from https://openai.com/index/clip/

Once the preparatory steps are completed, the AI model can be trained. Modern image generators rely on diffusion models: they gradually add noise to training images, learn how to cancel it, and then reverse the process to generate new images (Andrew, How does Stable Diffusion work?, 09.06.2024, https://stable-diffusion-art.com/how-stable-diffusion-work/, accessed 25.02.2025).

Under Swiss law, the protection of images produced by AI models must be assessed in light of the legal conditions set out in Article 2 paragraph 1 of the Copyright Act[1] (CopA): an intellectual creation, belonging to the literary or artistic domain, and possessing individual character.

The intellectual creation requires the intervention of human will. The work must thus express a manifestation of thought (Swiss Federal Court Decision, BGE 130 III 168 – Bob Marley). The legislature specifies that whenever a human will determine the outcome – for instance, in the case of computer-generated artistic works – there is indeed an intellectual creation, which is protected provided it possesses individual character (Swiss Federal Council, BBl 1989 III 465, p. 507). According to legal doctrine, the condition of intellectual creation is met as soon as the author exerts even a minimal influence on the creation (I. Cherpillod, L’objet du droit d’auteur, Lausanne 1985, p. 217).

In our view, this condition is generally fulfilled for images generated by AI models. Indeed, the link between the user and the generated image is evident: it is through the instructions given that the generation process is triggered and the image produced. Furthermore, this connection is expressed in several ways. On the one hand, the prompt’s formulation, even if brief, reflects certain intentions, tastes, and artistic preferences, already influencing the image’s aesthetics and theme. On the other hand, users typically proceed through trial and error, seeking a result aligned with their vision. Additionally, they select and retain the image that best meets their goals, possibly editing it or integrating it into a larger work.

Next, AI-generated images undeniably belong to the artistic domain, as they involve form, color, and visual composition.

As for individual character, it is assessed objectively. According to the principle of statistical uniqueness, a work is considered individual if it could not have been identically created by another author independently (I. Cherpillod, Propriété intellectuelle, Précis de droit suisse, Basel 2021, N 1065, pp. 185–186). Individuality thus contrasts with banality or routine work and distinguishes itself from the commonplace (Swiss Federal Court Decision, BGE 130 III 714, para. 2.3).

In our opinion, individual character in AI-generated images can only be recognized if the user actively intervenes in the creative process. Otherwise, the image produced by the model is merely a statistical response – banal and potentially reproducible by anyone. The degree of human involvement is therefore decisive. If the user’s conceptual work is sufficiently detailed, it can guide the AI model toward a unique result. Likewise, technical choices – such as platform selection, parameter settings, or post-production – also play a key role. It is the sum of these decisions that contributes to shaping a truly singular image.

In this respect, we can draw inspiration from case law on photography, where the protection of a work depends on the photographer’s creative decisions. Similarly, if an AI model user makes comparable choices, we believe the image’s individual character should be acknowledged.

In conclusion, we regret the excessive caution shown by many experts regarding the protection of AI-generated images. To us, this skepticism recalls the mistrust that surrounded the emergence of photography: the use of a technical tool should not exclude human creativity, but can, on the contrary, be its natural extension.

Suggested citation: Timothée Barghouth, AI-Generated Images: Human Creativity and Individual Character under Swiss Law, Blog of the LexTech Institute, 3rd June 2025

[1] Federal Act on Copyright and Related Rights (SR 231.1).

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