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Loi type sur les DAOs – un régime juridique adapté aux nouvelles formes de sociétés numériques

2025-03-18T17:03:27+01:00

La DAO – un véhicule juridique issu du monde numérique

L’organisation autonome décentralisée (decentralized autonomous organization, DAO) est une nouvelle forme d’organisation sociale numérique existant sur la blockchain. Cette entité numérique permet à un groupe de personnes de gérer des actifs cryptographiques, notamment des cryptomonnaies ou des jetons non fongibles (non-fongible token, NFT), de manière collective et selon des règles de gouvernance inscrites sur la blockchain sous forme de code informatique. Ces règles régissent la DAO au même titre que le droit et les statuts régissent une société. Elles définissent, par exemple, les rapports entre les membres et la DAO, des membres entre eux, et entre la DAO et les tiers, mais aussi le but de l’entité, son mode de gouvernance, ou encore le capital social de la DAO.

La grande nouveauté introduite par les DAOs est leur autonomie face aux institutions privées et publiques, telles que les banques et les registres étatiques. Les membres d’une DAO n’ont, en effet, aucunement besoin de faire inscrire leur entité dans un registre étatique pour valider son existence, ni d’ouvrir un compte auprès d’une banque afin de détenir des actifs. La technologie blockchain étant elle-même un registre et qui plus est, aux fonctionnalités diverses, c’est elle qui se charge d’enregistrer l’existence de la DAO et de lui fournir un porte-monnaie cryptographique (wallet). Les DAOs échappent ainsi au contrôle de l’État et des institutions.

On dénombre aujourd’hui près de 200 DAOs en activité gérant un total d’environ 14 milliards de dollars d’actifs cryptographiques. Cette somme astronomique est le reflet du nouveau secteur de la finance décentralisée (decentralized finance, DeFi) qui est en plein essor, porté par la spéculation autour de la valeur du bitcoin, de l’ether et d’autres cryptomonnaies. Si l’utilisation de la DAO en tant que « véhicule juridique » de la blockchain se démocratise, les questions juridiques qui se posent n’en demeurent pas moins nombreuses. En effet, la vaste majorité des DAOs conçues aujourd’hui existent en dehors de tout cadre légal ; aucune loi ne régit leur organisation, leur nature juridique, ou leurs rapports internes et externes. Il en résulte une grande insécurité juridique pour les membres des DAOs qui sont soumis à un régime juridique incertain en faisant partie de ce type d’entité, ainsi que pour les tiers contractants avec les DAOs qui ne peuvent définir avec certitude l’existence juridique de leur co-contractant, voire même savoir si quelqu’un est lié par l’engagement contractuel pris par la DAO.

Offrir une portée juridique aux DAOs

Misant sur le développement de la crypto économie, certains États ont intégré ces nouvelles formes d’organisations sociales dans leur droit. C’est notamment le cas des États du Vermont et du Wyoming aux États-Unis d’Amérique, qui offrent la possibilité à une société à responsabilité limitée (limited liability company, LLC) de mettre toute sa gouvernance sur la blockchain et d’enregistrer les votes de ses membres sur des smart contracts inscrits sur la blockchain. En d’autres termes, ces États américains permettent la création d’une DAO-LLC ayant la personnalité juridique. En revanche, le droit de ces États ne traite pas de l’existence juridique des DAOs constituées en dehors de tout ordre juridique, quand bien même celles-ci représentent la grande majorité des DAOs en activité. Comme ces DAOs sont des entités intrinsèquement internationales, elles tombent en dehors du régime existant du droit des sociétés et, à l’heure actuelle, aucun législateur n’a proposé de régime juridique adapté à celles-ci. L’insécurité juridique subsiste donc pour ce type de DAOs, leurs membres et leurs co-contractants.

C’est précisément pour répondre au vide juridique existant que le groupe de travail international Coalition of Automated Legal Applications (COALA), composé d’experts issus des milieux juridique et technologique, a rédigé une loi type ayant pour objectif d’aider les États à moderniser leur doit des sociétés en adoptant des règles de droit matériel applicables aux DAOs. S’écartant d’un modèle législatif anational basé sur l’autorégulation dont les règles seraient uniquement adoptées par la communauté blockchain, la COALA Model Law for Decentralized Autonomous Organizations (DAOs), qui est en phase de consultation, implique au contraire que les États adoptent dans leur propre droit interne des règles uniformes octroyant une portée juridique aux DAOs. L’approche originale de la Loi type sur les DAOs réside dans le fait qu’elle offre un régime juridique unique à la DAO se détachant des formes de sociétés existantes et prenant en considération les caractéristiques de la technologie blockchain.

Les principes d’équivalence fonctionnelle et réglementaire au cœur de la Loi type

Afin de tenir compte au mieux du contexte technologique dont les DAOs émanent, les règles prévues par la Loi type sur les DAOs ont été rédigées en intégrant les concepts d’équivalence fonctionnelle et réglementaire. Ces concepts servent notamment à faire évoluer l’interprétation des normes légales, voire à les adapter, pour tenir compte des situations dans lesquelles la technologie permet de répondre à des exigences et principes légaux existants. Les auteurs de la Loi type ont identifié les cas où la technologie blockchain remplit de facto le but normatif d’une règle légale à laquelle un modèle de société semblable de la DAO est soumis, et ont adapté les règles applicables aux DAOs en tenant compte de ces spécificités technologiques. La Loi type est ainsi un ensemble cohérent de règles légales adaptées aux DAOs.

Pour illustrer le recours aux principes d’équivalence fonctionnelle et réglementaire, on peut prendre l’exemple de la société anonyme qui acquiert la personnalité juridique, en droit suisse, au moment de son inscription au registre du commerce. Compte tenu du fait que le registre du commerce bénéficie de la foi publique et peut être librement consulté, il assure la fiabilité et la publicité des informations qui y figurent. Une DAO créée sur une blockchain publique étant de facto inscrite dans un registre public librement accessible et certifiant les informations qui y figurent, la Loi type ne requiert pas d’une DAO qu’elle s’inscrive, en plus, dans un registre étatique pour avoir une existence juridique. L’inscription de la DAO sur le registre de la blockchain suffit à remplir le but normatif de fiabilité et de publicité qui est assuré, pour les formes de sociétés traditionnelles, par le registre du commerce. Ceci est un exemple parlant d’utilisation des principes d’équivalence fonctionnelle et réglementaire pour adapter le cadre normatif imposé aux DAOs en prenant en compte les caractéristiques techniques de la technologie blockchain.

Le régime juridique de la DAO selon la Loi type

La Loi type définit la DAO comme étant une entité juridique qui peut non seulement être à but lucratif, mais peut aussi être utilisée à de multiples fins non commerciales (art. 1). La DAO acquiert la personnalité juridique si elle remplit un certain nombre de caractéristiques techniques (art. 2 cum art. 4), avec pour effet que ses membres bénéficient d’une responsabilité limitée (art. 5). Il n’y a pas d’exigence de capital social minimal (art. 6 par. 1), étant donné que la situation financière de la DAO est transparente et accessible aux tiers, ce qui octroie une protection suffisante aux créanciers. La DAO peut compter plusieurs catégories de membres avec des droits différents (art. 7). Ainsi, chaque catégorie peut se voir octroyer le droit de soumettre une proposition à la communauté, de voter sur les propositions, de bénéficier d’avantages financiers, de participer au partage des bénéfices de l’entité, ou toute combinaison de ces droits. L’organisation interne de la DAO doit être définie dans ses statuts (art. 11), lesquels doivent être librement accessibles sous une forme compréhensible pour tout un chacun (art. 4 par. 1 lit. f). La DAO n’est administrée par un administrateur que si cela est prévu dans ses statuts (art. 13). Elle peut en outre désigner un représentant pour entreprendre toute tâche ne pouvant pas être accomplie de manière automatisée sur la blockchain (art. 14). D’un point de vue fiscal, la DAO doit être traitée comme une entité transparente dans les États appliquant la Loi type (art. 20).

Les art. 16 à 18 sont des dispositions spécifiques aux DAOs qui ne trouvent pas leur pendant dans les formes de sociétés traditionnelles. L’art. 16 règle le sort de la personnalité juridique de la DAO lorsque la blockchain sur laquelle elle est constituée subit un hard fork, c’est-à-dire la coupure de la blockchain en au moins deux versions différentes à cause d’un désaccord au sein de la communauté, conduisant à l’existence de deux ou plusieurs versions différentes de la DAO. L’art. 17 prévoit la possibilité pour une DAO de modifier, améliorer ou migrer ses smart contracts afin de lui permettre d’évoluer et de se mettre à jour. L’art. 18 prévoit, quant à lui, le maintien de la personnalité juridique de la DAO en cas de défaillance technique (par exemple, un hack).

Pour aller plus loin

Une analyse détaillée de la Loi type sur les DAOs ainsi qu’une critique du régime juridique qu’elle propose sont disponibles dans l’article suivant paru dans la Revue de droit international d’Assas :

Guillaume Florence / Riva Sven, DAO, code et loi – Le régime technologique et juridique de la decentralized autonomous organization, Revue de droit international d’Assas (RDIA) 2021, p. 206-232

Proposition de citation : Guillaume Florence/Riva Sven, Loi type sur les DAOs – un régime juridique adapté aux nouvelles formes de sociétés numériques, Blog du LexTech Institute, 25.01.2022

Model Law for DAOs – a legal regime adapted to a new type of digital company

2025-03-18T17:04:18+01:00

DAO – a legal entity from the digital world

Decentralized autonomous organizations (DAOs) are a new form of digital social organization that exist on the blockchain. This type of digital entity allows groups of people to manage crypto assets, in particular cryptocurrencies and non-fungible tokens (NFT), collectively and according to governance rules written on the blockchain in the form of computer code. These rules govern DAOs in the same way as the law and the by-laws govern a company. They define, for example, the nature of the relationships between the members and a DAO, among the members of the DAO themselves, and between the DAO and third parties, but also the purpose of the entity, its governance model, or the share capital of the DAO.

The great novelty introduced by DAOs is their autonomy from private and public institutions, such as banks and state registries. The members of a DAO do not need to register their entity in a state register to validate its existence, nor do they have to open an account with a bank in order to hold assets. Blockchain technology being a ledger, which most importantly incorporates many functionalities, it is that very technology that records the existence of the DAO and provides it with a crypto wallet. DAOs thus escape the control of institutions and the state.

There are currently nearly 200 active DAOs that manage a total of around $14 billion in crypto assets. This astronomical sum reflects the booming sector of decentralized finance (DeFi), which is driven by speculation around the value of bitcoin, ether, and other cryptocurrencies. While DAOs are being commonly used as “legal vehicles” of the blockchain, the legal questions that they raise are nonetheless numerous. Indeed, the vast majority of DAOs exist outside any legal framework: no law governs their organization, their legal nature, or their internal and external relations. This results in great legal uncertainty for the members of DAOs who are subject to an uncertain legal regime by being part of this type of entity, as well as for third parties contracting with DAOs who cannot define with certainty the legal existence of their contracting partner, or even whether someone is bound by the contractual commitment made by the DAO.

Providing a legal scope to DAOs

Betting on the development of the crypto economy, some states have incorporated these new forms of social organization into their law. This is the case, for example, of the states of Vermont and Wyoming in the United States of America, which offer the possibility for a limited liability company (LLC) to put all of its governance on the blockchain and to record the votes of its members on smart contracts stored on the blockchain. In other words, these US states allow DAO-LLCs to be formed and grant them legal personality. However, the law of these states does not deal with the legal existence of DAOs constituted outside any legal order, even though they represent the vast majority of DAOs currently in activity. As these DAOs are inherently international entities, they fall outside existing legal frameworks of company law and state legislators have yet to offer a legal regime adapted to them. Legal uncertainty therefore remains for these types of DAOs, their members, and their contracting partners.

In order to respond to this legal vacuum, the international working group Coalition of Automated Legal Applications (COALA), made up of experts from the legal and technological fields, has drafted a model law aimed at helping states to modernize their legal framework on company law by adopting rules of substantive law applicable to DAOs. Departing from an anational legislative model based on self-regulation whose rules would only be adopted by the blockchain community, the COALA Model Law for Decentralized Autonomous Organizations (DAOs), which is in the consultation phase, implies on the contrary that states adopt in their own internal law uniform rules granting legal scope to DAOs. The original approach of the Model Law on DAOs lies in the fact that it offers a unique legal regime to DAOs, breaking away from existing forms of companies and taking into consideration the unique characteristics of blockchain technology.

The principles of functional and regulatory equivalence at the heart of the Model Law

In order to best take into account the technological context from which DAOs emanate, the rules provided for by the Model Law for DAOs have been drafted by integrating the concepts of functional and regulatory equivalence. These concepts are used in particular to develop the interpretation of legal standards, or even to adapt them, in order to take into account situations where it is possible to meet existing legal requirements and principles through technology. The authors of the Model Law have identified cases where blockchain technology de facto fulfills the normative purpose of a legal rule to which a DAO-like model of company is subject, and have adapted the rules applicable to DAOs by taking into account the technological specificities of blockchain technology. The Model Law is thus a coherent set of legal rules adapted to DAOs.

To illustrate the use of the principles of functional and regulatory equivalence, we can take the example of the company limited by shares (société anonyme, SA) which acquires legal personality, under Swiss law, at the time of registration in the commercial register. Given the fact that the commercial register benefits from public faith and can be freely consulted, it ensures the reliability and publicity of the information contained therein. Since a DAO created on a public blockchain is de facto registered in a freely accessible public ledger that certifies the information contained therein, the Model Law does not require a DAO to register, in addition, in a state register to have a legal existence. The registration of the DAO on the blockchain ledger is sufficient to fulfill the normative purpose of reliability and publicity which is ensured, for traditional forms of companies, by the commercial register. This is a telling example of the use of the principles of functional and regulatory equivalence to adapt the normative framework applicable to DAOs by taking into account the technical characteristics of blockchain technology.

The legal regime applicable to DAOs according to the Model Law

The Model Law defines a DAO as a legal entity that is not only profit-making, but can also be used for multiple non-commercial purposes (Art. 1). A DAO acquires legal personality if it fulfills a certain number of technical characteristics (Art. 2 cum Art. 4), and as a result its members enjoy limited liability (Art. 5). There is no minimum share capital requirement (Art. 6 para. 1), since the financial situation of a DAO is transparent and accessible to third parties, which provides sufficient protection to creditors. A DAO may have several categories of members that enjoy different rights (Art. 7). Thus, each category can be granted the right to submit a proposal to the community, to vote on the proposals, to benefit from financial rights, or any combination of these rights. The internal organization of a DAO must be defined in its by-laws (Art. 11), which must be freely accessible in a form understandable to a layperson (Art. 4 para. 1 lit. f). A DAO is administered by an administrator only if this is provided for in its by-laws (Art. 13). A DAO can also appoint a representative to undertake any task that cannot be performed automatically on the blockchain (Art. 14). From a tax perspective, a DAO should be treated as a transparent entity in the states that apply the Model Law (Art. 20).

Art. 16 to 18 are provisions specific to DAOs, which do not find their counterpart in traditional forms of companies. Art. 16 regulates the fate of the legal personality of a DAO when the blockchain on which it is constituted undergoes a hard fork, which happens when the blockchain forks into at least two different versions because of a disagreement within the community, leading to the existence of two or more different versions of the DAO. Art. 17 provides the possibility for a DAO to modify, improve or migrate its smart contracts in order to allow it to evolve and update. Art. 18 provides for the maintenance of the legal personality of a DAO when it suffers a technical failure, for example a hack.

For a further analysis

A detailed analysis of the Model Law for DAOs as well as a critique of the legal regime it proposes are available in the following article published in the Revue de droit international d’Assas:

Guillaume Florence / Riva Sven, DAO, code et loi – Le régime technologique et juridique de la decentralized autonomous organization, Revue de droit international d’Assas (RDIA) 2021, p. 206-232

Suggested citation: Guillaume Florence/Riva Sven, Loi type sur les DAOs – un régime juridique adapté aux nouvelles formes de sociétés numériques, Blog of the LexTech Institute, 25 January 2022

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